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Un chouette artcile paru dans l'express :

La vente du siècle
par Jérôme Dupuis

 Le 20 juin, à Drouot, Pierre Berès cédera sa mythique collection personnelle: Stendhal, Apollinaire, Rimbaud, Proust... Portrait du plus grand libraire du monde

Ce siècle a 6 ans, et l'on parle déjà de la «vente du siècle». Avec peu de risques d'être démenti dans les... quatre-vingt-quatorze années à venir. Le 20 juin, à Drouot, va être dispersée la collection de Pierre Berès, nonagénaire alerte et discret qu'admirateurs et détracteurs s'accordent à présenter comme «le plus grand libraire du monde». Au soir de sa vie, après avoir fermé une dernière fois, à Paris, la porte de sa librairie de l'avenue de Friedland, près de l'Etoile, cet homme exquis mais intraitable, ce «gentilhomme marchand», ainsi que le décrit l'expert Jean-Baptiste de Proyart, a décidé de livrer aux enchères la bagatelle de 12 000 volumes, en une série de ventes titanesque orchestrée par Pierre Bergé.

Mais la dispersion du 20 juin aura un parfum très particulier: ce jour-là, c'est la collection personnelle du libraire qui partira sous le marteau de Me Chambre. Collectionneurs, bibliothèques et universités du monde entier vont donc se disputer un classeur regorgeant de manuscrits d'Apollinaire, cinq grands volumes autographes du Journal de Stendhal (estimation: 750 000 euros), des exemplaires dédicacés de Madame Bovary («A Mr. Alexandre Dumas, Hommage d'un inconnu, Gve Flaubert») ou des Fleurs du mal, la plus belle édition originale encore en mains privées des Fables de La Fontaine (200 000 euros), un Jazz de Matisse et même ce volume d'Une saison en enfer où l'on peut lire, écrite à la plume au revers de la couverture, cette merveille de laconisme: «A P. Verlaine, A. Rimbaud»...

Comment tous ces joyaux ont-ils atterri dans la fameuse «douche» de Pierre Berès - facétieux, le libraire avait en effet rassemblé sa collection personnelle dans une ancienne douche de son hôtel particulier de la rue Barbet-de-Jouy, à Paris, surnommée le shower cabinet? Une indication en marge du catalogue de la vente du 20 juin offre une piste: on y découvre qu'une série d'ouvrages reliés par le célèbre Paul Bonet était déjà passée une première fois à Drouot, le 23 novembre 1933, et que l'expert de l'époque était un certain... Pierre Berès. On se frotte d'abord les yeux. Et puis l'on comprend combien la précocité a toujours été le signe distinctif de «Pibi», initiales de son câble transatlantique, sous lesquelles il est connu des amateurs du monde entier. Il a 13 ans quand un camarade de Louis-le-Grand lui montre par hasard un petit livre néerlandais du XVIIe siècle relié en vélin. Fasciné, il entre en librairie comme d'autres en religion. Quatre ans après, encore mineur, il dirige sa première vente à titre d'expert à Drouot. Et fonde bientôt sa librairie, où l'on croisera, au fil des ans, aussi bien l'Aga Khan que la princesse d'Orléans ou François Mitterrand.

Dès lors, alternant charme - «Il est capable d'apporter des chocolats à une héritière pendant des années pour arracher une édition rare», dit, amusé, un confrère - et sens des affaires - il a laissé dormir les 876 feuillets du Voyage au bout de la nuit quelques décennies avant d'en faire le manuscrit le plus cher du monde - il amasse. «Songez qu'il a racheté en 1936 une brassée de poèmes autographes de Rimbaud directement à Gustave Kahn, l'homme qui les avait publiés en 1886, alors que le poète montait sa caravane pour le roi Ménélik!» s'extasie Jean-Jacques Lefrère, auteur d'une biographie du poète de Charleville. On retrouvera à la vente ces pages légèrement effrangées de «Juillet» et de «La rivière de Cassis», où court la petite écriture régulière de Rimbaud. Des pages qui furent jadis propriété de Verlaine et que plus personne n'avait vues depuis cent vingt ans.

Un mystérieux détour par Israël
D'autres acquisitions sont plus romanesques encore. En 1913, Apollinaire fait don à deux Roumains, qu'il croisait régulièrement au Rendez-Vous des cochers, boulevard Saint-Germain, de manuscrits du célèbre recueil Alcools. Ils sont entreposés en Roumanie, dans une maison perdue qui sera le théâtre de terribles combats durant la Seconde Guerre mondiale. Les précieux manuscrits sont considérés comme définitivement détruits. Et voici que «Zone», «La chanson du mal-aimé» et tout le dossier resurgissent miraculeusement à l'occasion de la vente du 20 juin (estimation: 65 000 euros). Tout juste saura-t-on qu'ils ont fait un mystérieux détour par Israël, avant de rejoindre la «douche» de Pierre Berès.

«Sa grande force a été d'entretenir des relations directes avec les écrivains», confie un confrère. Ami de Picasso et de Colette - marraine de l'un de ses fils - éditeur de Barthes et d'Aragon à travers la maison Hermann, rachetée en 1956, on croise sa silhouette familière aussi bien dans les Journaux parisiens d'Ernst Jünger que dans le Journal inutile de Paul Morand. «Visite de Berès, note avec un brin d'impatience ce dernier à la date du 26 janvier 1971. Je sens l'inflation galopante, à le voir vouloir tout acheter chez moi: vous ne voulez pas me vendre des lettres de Proust? Me céderiez-vous ce Léger? Et si je vous donnais beaucoup d'argent pour ce Marie Laurencin?» Chez lui, le sens des affaires l'emporte parfois sur l'amour des lettres. Paul Léautaud a raconté en une page savoureuse comment le libraire lui avait demandé, en 1941, d'écrire une dédicace antidatée à Henri de Régnier sur un exemplaire de luxe du Petit Ami, sorti en... 1903. Un faux, alors que Régnier est mort depuis plusieurs années? L'ermite de Fontenay-aux-Roses s'en étrangle, avant de congédier vertement son visiteur...

Mais Pibi ne renonce jamais. Chaque matin, il épluche la rubrique nécrologique du Figaro. Il sait chez quel héritier, dans quel château du Berry ou de Normandie se trouvent telle édition originale de Villon, tel manuscrit de Valéry, telle correspondance de Chateaubriand. La nuit, à Paris ou dans sa villa ultra-moderne de Saint-Tropez, dessinée par Pierre Soulages - sa voisine immédiate s'appelle Brigitte Bardot - il enregistre sur cassettes les fameuses fiches que ses secrétaires taperont au matin. C'est ainsi qu'il acquiert en 1968 auprès de Céleste Albaret, la fidèle femme de chambre de Proust, une poignée de manuscrits et l'exemplaire de La Chartreuse de Parme mélancoliquement annoté par l'auteur de la Recherche.

«C'est le dernier grand»
Les stendhaliens pourront le comparer avec une autre version exceptionnelle du même roman proposée le 20 juin à Drouot: les épreuves corrigées de la main même de Stendhal «sur les avis de monsieur de Balzac». Document inouï où l'auteur supprime rageusement, ni plus ni moins, les 25 premières pages de son œuvre! Estimation: 500 000 euros... On avait perdu sa trace. Il était - on l'aura deviné - rue Barbet-de-Jouy. Par quel mystère? Qu'on ne compte pas sur le très secret Pierre Berès pour répondre à cette question indiscrète. Lorsqu'on lui demandait comment lui était arrivé le manuscrit du Voyage au bout de la nuit, il feignait la surprise, puis lâchait: «Mais... par la porte!»

«C'est le dernier grand personnage de la librairie parisienne, confie, admiratif, son ami Pierre Bergé. Quand je regarde ses mains, je pense à toutes les merveilles qu'elles ont effleurées, caressées, évaluées.» Le 20 juin, au soir de la vente de son cher shower cabinet, alors qu'il aura fêté son 93e anniversaire deux jours plus tôt, Pierre Berès ne pourra sans doute réprimer un petit pincement au cœur. Seule consolation: son hôtel particulier aura gagné une douche.

Publié dans Humeur du jour

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